Petit marché sous les tilleuls à Peyrus

Par Ghislaine Clot

En ce début d’année 2017, parmi une multitude de courriels professionnels, publicitaires, ou de vœux, j’ai reçu celui-ci :

Objet : Petit marché sous les tilleuls

Date : jeudi 19 janvier 2017 06 :58 :34 UTC-05 :00

De : Communication Combovin

Bonjour,

Le petit marché sous les Tilleuls de Peyrus se tiendra ce samedi 21 janvier de 8h30 à 12h30, en présence de tous vos commerçants habituels.

Vous pouvez commander vos poulets rôtis fermiers, rôtis de dinde farci aux champignons ou olives au 06.80.45.39.50.

C’est l’association du Théâtre de la Pierre qui vous accueillera à la buvette.

 PS : Afin de faciliter l’installation du marché merci de ne pas stationner sur la Place des Tilleuls de 7h30 à 13h

Bien cordialement

 La commission marché de Peyrus

J’ai d’abord cru à une blague. Comment en serait-il autrement, dans mon quotidien nord-américain froid, aseptisé et fonctionnel, à des milliers de kilomètres du village en question ?

Passée la première minute d’étonnement, j’ai accepté de déverrouiller la porte qui conduit à mon pays natal, pour me laisser bercer par chaque mot, phrase, sonorité. Réveillant une réalité enfouie, enterrée profondément, car trop douloureuse. Celle d’un village gaulois, celui où je suis née, dont les habitants continuent, en toute ingénuité, à vivre comme dans un film de Tati, Pagnol ou Jacques Prévert.

Et sous les mots renait le souvenir des tilleuls de la cour d’école de mon enfance, dont nous faisions sécher les fleurs à la fin de l’été pour préparer nos tisanes. Je revois les camions et étalages des commerçants, les jours de marché à Peyrus, Chabeuil ou Cachan.

Je me surprends à envier ces villageois, dont je faisais partie il y a moins de 15 ans, qui goutent en toute inconscience à ce privilège rare d’avoir des « commerçants habituels ». Contraste cruel avec ma mésaventure récente, quand je me suis heurtée à la porte fermée de l’Essence du Papier, une de mes boutiques préférées sur la rue St Denis à Montréal. Une boutique morte, comme tant d‘autres à Montréal, suite aux travaux sauvages engagés au printemps par une municipalité incompétente, et qui a abouti à la faillite de tous mes « commerçants habituels ». Pour la plupart des boutiques vendant des choses inutiles, non fonctionnelles, mais si essentielles à mon âme.

Cela fait bien longtemps que je ne fais plus appel à des commerçants dont je connaitrais le nom, avec qui je pourrais parler chaque jour et échanger des nouvelles banales, des plaisanteries, des remarques sur la pluie , la neige, et le beau temps. J’ai bon espoir cependant de créer quelques liens avec une boulangère de Lescurier ou du Paltoquet à Outremont, où je vis depuis peu.

Mais voici que mes papilles s’affolent à l’évocation des poulets fermiers, rôtis de dinde farcis aux olives ou champignons, que ma mère et mes grands-mères cuisinaient à merveille. Moi, cela fait longtemps que je n’achète plus que des poitrines de poulet désossées et sous vide, pour cuisiner du poulet au curry ou des recettes inconnues de mes aieules. Il m’arrive parfois d’acheter de tels trésors dans quelques lieux rares à Montréal, au marché Atwater ou Jean Talon, ou aux Cinq Saisons, mais à un prix tellement exorbitant que je réserve ce genre d’achat aux très grandes occasions.

Soudain, la bouche sèche, je rêve de me désaltérer à la buvette du marché, sous les tilleuls. Je commanderais un verre de sirop d’anis ou d’orgeat (impossible d’en trouver à Montréal dans les Starbucks ou Second Cup), ou peut-être même un pastis ou un perroquet. Et ensuite, peut-être irais-je consulter le programme des spectacles proposés par l’association du Théâtre de la Pierre, l’été dernier j’ai eu la chance d’assister à un de leurs spectacles satiriques à la maison du moulin à Chabeuil.

Je relis le post-scriptum, il m’émeut, en faisant surgir l’évocation de stationnements faciles et bon enfant, sur des emplacements consacrés, connus de tous. Après bientôt dix ans à Montréal, je continue à me questionner sur le mode d’emploi des panneaux de stationnement.

Ce post-scriptum, écrit comme si la chose allait de soi, qui va de soi, traduit aussi la candeur d’une municipalité qui peut se fier à la civilité des uns et des autres, soudés par l’appartenance à une communauté dotée de ses rituels et ses codes de savoir-vivre ensemble. Pour finir, la signature de ce courriel me laisse pantoise : la « commission marché de Peyrus ». Dans un village de 600 âmes, c’est certain, cela prend bien une commission pour régir un événement de la plus grande importance, le petit Marché sous les tilleuls.

En ce début d’année 2017, je nous souhaite à tous de cultiver dans un coin de notre vie, ou de notre âme, un petit marché sous les tilleuls, un lieu où il fait bon vivre, manger, se divertir, cultiver des liens de voisinage et d’amitié. Un espace d’humanité.

Bonne année 2017 !

Ghislaine Clot

 

 

 

Ghislaine Clot

MBA HEC Paris, Psychosociologue des organisations,
Chargée de cours MBA Conseil en management à l’ESG-UQAM
Présidente de Ghislaine Clot Conseil,

www.clotconseil.ca

  • La passion de l’humain et la créativité au service de la stratégie
    Spécialisée dans le développement des personnes, des équipes et des organisations ainsi que dans la planification stratégique.
    Intervient comme consultante, formatrice et coach depuis plus de 25 ans auprès de grandes entreprises en France et au Québec.
    Elle a créé et anime les programmes interentreprise « Mieux penser pour bien influencer et agir », « Rebondir dans le changement pour mieux se propulser », et « Leadership au Féminin..et au Masculin »
    Enfin, elle est mère d’une jeune fille multi-handicapée, respiratoire et autiste de haut niveau.
Ghislaine Clot