Alors que la 2ème vague de pandémie nous frappe collectivement, et que les gouvernements mettent en place un arsenal de mesures de semi-confinement (et notamment un recours intensif au télétravail), je me questionne sur la manière dont je peux, et souhaite, continuer à exercer mon métier, qui consiste essentiellement à favoriser la communication relationnelle dans les organisations, à partir d’approches très variées.. Plus fondamentalement, je me demande dans quel monde nous souhaitons vivre encore.

Au nom de la pandémie, et de l’efficience virtuelle, allons-nous continuer à éteindre en nous le besoin d’étreinte, physique ou symbolique, au cœur de toute rencontre vraie ? Allons-nous accepter de laisser s’émousser notre capacité à nous surprendre, nous émouvoir, nous humer, nous ressentir ?

Depuis six mois, je travaille intensément à soutenir les managers, professionnels, organisations dans leurs efforts pour dialoguer, apprendre à communiquer, mobiliser, optimiser, maximiser l’intelligence émotionnelle, relationnelle et politique.

Assise dans un fauteuil, derrière un écran, je rencontre chaque semaine des dizaines de personnes, parfois même des centaines, aux quatre coins du Québec et de la France.

Certains prennent le temps de me saluer, d’autres osent même prendre la parole dans ces groupes virtuels. Mais la plupart se réfugient derrière l’écran, dans du multi-tâches, au nom de la survie de leur organisation, de la charge de travail, ou des limites de bande-passante de leur connexion internet. Consommant ou grapillant des bribes de mes propos, participant le temps d’un atelier à des échanges avec des participants de sous-groupes virtuels, en s’étonnant du bien-être que procure la rencontre avec d’autres personnes.

Récemment, je me suis permis d’écrire à un groupe, que j’accompagne depuis plusieurs mois dans un programme de formation, pour leur demander, deux jours à l’avance, de se préparer à allumer leur caméra pendant nos échanges. Quand ce jour est arrivé, nous avions l’impression de participer à un événement exceptionnel. La plupart de ces personnes, collègues dans la vie, ne s’étaient pas rencontrées physiquement depuis début mars, et ne s’étaient pas exposées à visage découvert, malgré les rencontres de toutes sortes organisées sur Skype, Teams ou Zoom dans leur milieu de travail. Et la qualité des infrastructures technologiques n’était pas en cause.

Certains, lors d’une formation dans laquelle je proposais d’entrée de jeu, comme condition de succès, que les caméras soient ouvertes, ont brandi le spectre de l’atteinte à leur vie privée : comment pouvait-on oser demander à une personne d’accepter une telle intrusion dans son espace personnel et privé (dans le cadre d’une formation payée par son employeur, pendant ses heures de travail rémunérées)? Effectivement, comment ai-je eu l’outrecuidance d’exiger un tel geste, à des équipes qui depuis des mois fonctionnent dans un environnement drainé par les opérations, le « faire », les choses à régler, et ce faisant ont oublié le besoin essentiel de tout être humain de donner, de contribuer à plus grand que soi, de donner et s’entraider.(voir l’excellent livre de Norbert Alter, Donner et prendre, la coopération en entreprise).

La survie des entreprises là aussi a bon dos. Toutes les entreprises ne sont pas également menacées, et ce comportement productiviste, qui tend à éradiquer l’humain pour le ramener à sa seule force de travail, n’est pas l’apanage des entreprises luttant pour leur survie. Au contraire, j’ai eu le privilège d’accompagner certaines entreprises, qui dans la crise ont fait le choix de réunir leurs employés, partenaires, fournisseurs, clients, pour coûte que coûte serrer les coudes et inventer de nouvelles manières de travailler ensemble.

Comment en arrivons-nous là, à ce point où tacitement, dirigeants, gestionnaires et employés acceptent de troquer la fierté et le plaisir de travailler ensemble, de partager, échanger, se nourrir, prendre le temps de perdre son temps dans une rencontre gratuite, en échange du confort d’un repli sur soi, son organisation personnelle, le temps avec les siens, une paix sociale et un respect de la vue privée ? Le virus a bon dos, utilisé par certains comme alibi pour un repli sur soi.

Le « savoir-vivre ensemble », le besoin d’affiliation, le sentiment d’appartenance, sont-ils à ce point fragiles, que l’on capitule aussi rapidement ?

Je suis heureusement aussi témoin de sursauts sporadiques, d’initiatives admirables, dans certaines organisations, de la part de quelques équipes, pour entretenir, envers et contre tout, la flamme de l’entraide, le goût de se rencontrer, se réunir au travail, une ou deux fois par semaine, partager solidairement l’obligation de présence faite aux équipes essentielles, en se rendant également au travail, au moins quelques fois par semaine ou par mois.

Sommes-nous en train de mourir, de mort lente, sans souffrance, ensevelis consentants, sous les cendres d’un volcan invisible qui endort, insidieusement mais sûrement, notre curiosité et notre goût des autres ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller, pour défendre la valeur de notre survie biologique, et avons-nous bien pris la mesure des pertes auxquelles nous consentons ?  Quels choix sommes-nous prêts à faire ? Celui de rester en vie, morts-vivants, en troquant notre étincelle de joie pour une étincelle de vie ? Ou bien celui de résister, comme l’ont fait d’autres humains avant-nous, confrontés à des épreuves extrêmes ? Si les prisonniers des camps de concentration nazis ont continué à aimer, créer, danser, comme le rapporte de manière poignante Primo Lévi, dans son livre-témoignage Si c’est un homme, alors commençons dès maintenant à stimuler et encourager, dans toutes les sphères de notre vie, la résistance à la résignation et la somnolence.

Pendant que nos soignants exposent leur vie quotidiennement sur le front de la guerre contre le virus, que les hôpitaux se préparent à vivre un deuxième assaut de lutte acharnée contre la maladie, que des pans entiers de l’économie disparaissent, donnons un sens à leurs efforts et sacrifices, en vivant pleinement et de manière éclairée notre condition humaine, et en continuant à nous rencontrer, en habitant pleinement et de manière engagée, le temps d’un échange, les plateformes virtuelles, en attendant de renouer avec des rencontres en personne.