La cigale et la fourmi
Nos artistes s’éteignent, dans notre indifférence. Il y a tellement de choses plus graves, plus sérieuses, que la disparition de nos ménestrels…
Ils sont frappés de plein fouet par les mesures drastiques prises au Québec, dans toutes les zones classées en alerte maximale, (c’est à dire là où vit 80% de la population) pour lutter contre la 2ème vague de pandémie: fermeture des musées, cinémas, salles de spectacles, bibliothèques, au même titre que les restaurants ou les salles de sport.
Comme s’il fallait rajouter à cette situation sanitaire très préoccupante des mesures punitives, pour brimer toute tentative de sortir la tête de l’eau et de rêver, un peu. Il a été prouvé à quel point l’accès aux arts est un élément essentiel pour protéger la santé mentale de la population. Mais que vaut ce point, face à la défense de notre survie biologique, érigée comme seule valeur de société?
Il y a quelques jours, Sophie Prégent, porte-parole de l’union des artistes, interrogée de manière insistante, voire indécente, par l’animatrice Marie-Louise Arseneault sur l’impact de la crise actuelle dans le milieu des artistes, répondait très sobrement : ils vont changer de métier.
« Ah, mais c’est vraiment très dommage, quelle tristesse », répond en substance l’animatrice.
Effectivement, avec eux va s’éteindre la pluralité des points de vue, la capacité à exprimer des opinions, un point de vue sur le monde, un ressenti de l’univers différent, divergent.
On mesure la richesse d’une civilisation à la place qu’elle donne à la culture et aux arts.
Nous consentons à nous appauvrir, en nous repaissant même parfois (comme en témoignent les premières questions posées à Sophie Prégent), avec une curiosité malsaine, des déboires de nos artistes. Après des mois de valeureuse résistance, de concerts solos offerts dans leur salon, gratouillés sur des guitares, avec des sourires et joie de vivre simulés qui ne trompaient personnes, plusieurs capitulent aujourd’hui, et troquent leurs nez de clown, leurs paillettes et leurs répertoires théâtraux pour des « emplois sérieux », comme tout le monde. C’est bien normal, pensent certains. Dans la vie et en temps de crise, on n’est pas là pour s’amuser, et ce n’est que justice que la cigale se trouve, quand l’hiver arrive, fort dépourvue, après avoir chanté tout l’été, pendant les fourmis industrieuses besognaient pour le gagne-pain collectif.
Afin que ce sacrifice d’une génération d’artistes, de centaines de salles, de toute une population d’allumeurs de rêves et de joie ne soit pas vain, j’en appelle à chacun de réveiller et exprimer son potentiel d’expression artistique, d’oser parler, danser, rire et chanter, au quotidien, dans les moindres interstices de nos vies.
Nos artistes meurent? Devenons les artistes d’une vie sociale réinventée, dans laquelle chacun joindra sa voix et son talent unique à ceux des autres, dans une symphonie humaine unique et réinventée. Poursuivons leur œuvre et reprenons leur flambeau pour allumer les rêves des générations à venir.