Ces temps confinés sont propices à des rencontres surprenantes.

Ce matin, mon humeur était morose. Le ciel bas et pluvieux invitait guère à ces évasions dans la nature, qui depuis deux semaines me sont devenues essentielles.

Les idées grises, je suis entrée dans ma douche, pour découvrir …un mille-pattes. Depuis toujours j’ai la phobie de cet insecte, qui se manifeste généralement par temps de pluie.

Remplie d’idées noires et destructrices, après un petit mouvement d’hésitation, j’ai décidé que son heure était venue, et j’ai résolument dirigé le jet de douche sur l’animal..Tout en étant tenaillée par ma mauvaise conscience, le sentiment que je commettais quand même un acte sacrilège.

A ma grande surprise, mon mille-pattes, qui venait d’être englouti dans le trou d’évacuation, a resurgi, encore vivant, pour galoper de toutes ses pattes vers un coin moins exposé du bac à douche.

Saisie de remords et touchée par son héroïsme, j’ai décidé de le gracier, et de  tourner le jet de douche de manière à ne plus l’exposer. Mais il ne bougeait vraiment plus. S’était-il mis à l’abri pour mieux mourir ?

J’ai voulu en avoir le cœur net. Hors de question cependant de le toucher ou l’attraper directement avec mes doigts. J’ai saisi une rose en tissu destinée à me servir de débarbouillette, achetée dans une lointaine vie des temps insouciants, il y a quelques mois à Carcassonne en France. Je l’ai délicatement approchée de mon protégé..qui après quelques minutes s’est lové entre deux pétales. L’opération sauvetage avait réussi.. J’ai évacué rose et mille-pattes pour les déposer au sec…

Très satisfaite de moi pendant quelques minutes…Jusqu’à ce que je pense à tous ces médecins, en Italie, en Espagne, dans l’est de la France, obligés de choisir entre les patients qu’ils sauvent, et ceux qu’ils laissent mourir faute d’équipements de soins..

Eux, dont la vocation est de sauver des vies. 

Rencontre avec un mille-pattes : suite (14h)

Je ne comprends vraiment pas mon mille-pattes. 

Au lieu, une fois sauvé, de courir se mettre à l’abri, il est resté planqué dans cette rose de fortune. Figé, tétanisé. A l’image de nous, pauvres humains, si prompts à nous défaire de notre capacité à agir face à l’épreuve

Il a pourtant plein d’atouts : de nombreuses pattes, un petit corps agile, idéal pour fuir rapidement et se faufiler partout.

Et nous, quels sont les talents que nous n’exploitons-pas, les opportunités que nous esquivons, les retraites illusoires que nous choisissons, en lieu et place de l’inconnu salvateur, de nouveaux lieux à inventer ?

Quand le temps du confinement sera révolu, aurons-nous besoin de réapprendre à sortir de notre coquille, d’aller vers les autres, de braver nos peurs ?